J’ai voulu acheter un couteau suisse : une histoire de sexisme et de tire-bouchon salvateur

 

J’ai toujours eu un goût prononcé pour les choses potentiellement inutiles mais qui pourraient devenir indispensables dans des situations inhabituelles mais probables dans l’absolu. Ce qui explique ma collection de matériel culinaire qui n’a jamais servi, ou ma collection de vêtements de ski alors que je n’ai plus vu la neige depuis l’an 2000. Mais sait-on jamais, des fois qu’un jour je doive préparer un dîner gastronomique pour 14 fins palais. Dans les Alpes.

C’est dans cette logique que j’ai entrepris de m’offrir un couteau suisse. Ça m’a pris une nuit, subitement. « Imagine, par un concours de circonstances, tu te perds en forêt. Tu fais comment pour survivre sans outils ? ».  Ce qui m’a amenée à imaginer une multitude de situations abominables dans lesquelles je ne pourrais être sauvée que par un tire-bouchon. Kidnappée et séquestrée dans une camionnette ou une cave, livrée à moi-même dans la nature sauvage et hostile, après un crash d’avion ou une prise d’otage des FARC.

Quelque peu obsédée et angoissée, je me suis lancée dans une étude de marché des couteaux suisses. Et j’ai réalisé que le couteau suisse ne se limitait pas à un couteau et un tire-bouchon. Les options sont infinies. Et chaque option est la source d’un scénario atroce. Quelles options voulais-je, exactement ? C’est là que les choses sont devenues compliquées.

Prenons la mini loupe. A priori, elle ne me servira jamais à rien : j’ai une bonne vue, je peux lire des notices de médicaments à l’œil nu. C’est là qu’intervient mon cerveau malade : moi, sur une île déserte/ dans la cordillère des Andes/ dans une forêt/la jungle. Sans feu. Mon couteau suisse multifonctions – mais sans loupe – à la main, me maudissant moi-même d’avoir dit « bof, la loupe ça ne sert à rien ». Si j’avais pris la loupe, je ne serais pas morte.

Ainsi, l’écailleur à poisson est devenu incontournable malgré mon végétarisme. De même pour le poinçon alésoir et le parcel carrier : je ne sais pas ce que c’est, mais s’ils sont là c’est que je pourrais en avoir besoin. C’est ainsi que, de fil en aiguille, ma paranoïa m’a conduite à choisir ce modèle-là :

Pratique, discret, léger.

 

J’ai ensuite prospecté les sites Internet  pour faire l’acquisition de ma boîte à outil portative (enfin, plus tellement) et me suis retrouvée face à une constatation dérangeante : les couteaux suisses ne sont pas destinés aux femmes. Eh non.

Sur le site du couteau rouge le plus célèbre, par exemple, on peut piocher parmi les suggestions de cadeaux : pour votre père, votre fils, votre mère et votre fille. (Là, vous vous dites « quand même, ils n’ont pas osé. Bien sûr que si). Je vous laisse déduire dans quelles catégorie s’est retrouvé le couteau à bout rond (des fois qu’elles se coupent, ces gourdes), les couteaux sommaires à quelques fonctions pour ne pas trop s’embrouiller les neurones et le couteau batteur électrique (ok, celui là n’existe pas vraiment, mais si c’était le cas nous savons tous très bien dans quelle catégorie il se trouverait).

L'étendue du choix est variable.

"Pour votre fille"

"Pour votre fils"

 

Il existe même un coffret couple : le couteau bleu pour monsieur, le couteau rose pour madame. Bien sûr. Le premier mesure 91 millimètres et possède 12 fonctions, le deuxième mesure 58 millimètres et possède 7 fonctions. Bien sûr.

 

Je cherche à faire un bon mot là-dessus depuis dix bonnes minutes, mais est-ce vraiment nécessaire ?

 

Je m’en suis allée voir si l’herbe n’était pas moins sexiste ailleurs. Je suis une grande optimiste. Je me suis retrouvée sur un site destiné aux aventuriers, où, dans un mélange de remontées gastriques et lacrymales, j’ai découvert le Nail Clip : un nécessaire de manucure « pétillant », spécialement conçu pour les femmes. Parce que l’homme ne se coupe pas les ongles : il mange ses rognures, c’est plus viril.

« Idée de cadeau utile, féminine et originale, le couteau suisse Nail Clip fait partie des couteaux suisses spécialement développés pour les femmes. Ainsi, ce petit couteau suisse trouve facilement sa place dans un sac à main, dans une sacoche, dans un sac à dos, dans une poche de pantalon ou dans une trousse de toilettes ». « Acheter le couteau suisse Nail Clip, c’est acheter un couteau suisse spécial femme, avec coupe-ongles intégré et manche de couleur translucide à choisir parmi 4 couleurs pétillantes ». Youpi.

Pétillant.

 

Mise en situation : vous vous crashez dans la cordillère des Andes. Coup de bol, vous survivez. Monsieur s’occupe du camp de survie avec son couteau géant multifonctions (il allume un feu avec sa loupe, vous sauvant d’une mort certaine. Vous voyez que ça sert, la loupe). Pendant ce temps-là, vous vous limez les ongles avec votre mignonet Nail Clip. Logique. Biologique. Pétillant. Cela dit, peut-être qu’il vous prêtera son gros couteau viril pour cuisiner un cadavre de rugbyman uruguayen. Vous pourrez même l’écailler avec l’outil adéquat.

J’ai envoyé quelques messages indignés aux sites incriminés, auxquels personne n’a daigné répondre, et j’ai décidé que puisqu’il en était ainsi, j’irais dépenser mon argent dans une armurerie quelconque.

Un client (militaire, nous l’apprendrons très vite), sans doute ému de voir un individu de type féminin dans cet univers testostéroné, est venu me demander ce que je recherchais. « Un couteau-suisse », lui répondis-je.

Mine interloquée du monsieur : « Bah pourquoi faire ? ».

Ne pouvant décemment pas lui exposer mes abondants scénarios psychotiques – c’est embarrassant –  je lui ai mollement répondu « Hum je ne sais pas, au cas où, ça peut toujours servir ».

Il en a alors déduit que je comptais m’en servir pour du self-defense, en cas d’agression. Il ignorait évidemment que je possédais déjà un spray au poivre, un porte-clefs kubotan à planter dans l’aorte et un sifflet qui fait saigner des oreilles (vous pensez bien que si j’ai imaginé me crasher dans la jungle colombienne, j’ai déjà prévu le coup de l’agression citadine).

« Ecoutez mademoiselle, les femmes ne savent pas se battre, et c’est plus dangereux de se défendre que de se laisser faire en cas d’agression. Je le sais bien, je suis corps de marine, agresser les gens c’est mon métier », me conseilla-il paternellement. Les militaires qui nous lisent apprécieront.

Je suis repartie en ronchonnant et j’ai commandé mon couteau suisse dans la sélection « papa » d’une boutique en ligne, parce que je préfère être une vendue que de mourir de faim devant un poisson cru et couvert d’écailles dans le désert de Gobi.  Sinon, je me suis trouvé une nouvelle obsession : le bracelet paracorde. Un bracelet comprenant 1 kilomètre de corde de parachute et qui vous permet de construire des radeaux et des cabanes. Parce qu’imaginez : vous vous crashez sur une île déserte. Et là, il n’y a pas de corde sur votre couteau suisse.

 

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